Accueil » De Zerhouni, Haba et Belkaid à Sadi, Berraf et Hammad : quand l’Algérie choisit ses élites pour la science… mais pas pour le sport.

De Zerhouni, Haba et Belkaid à Sadi, Berraf et Hammad : quand l’Algérie choisit ses élites pour la science… mais pas pour le sport.

by kimi-redaction

D’un côté, un Conseil supérieur de la diaspora scientifique, voulu et porté par le président Abdelmadjid Tebboune, réunit les meilleurs cerveaux algériens de la planète. De l’autre, des instances sportives dirigées, selon de nombreux observateurs, par des responsables sans niveau d’instruction, sans expérience et sans véritable connaissance du domaine. Comment expliquer cette vision contradictoire ?

Le 28 juin 2026, le Conseil supérieur de la diaspora scientifique algérienne à l’étranger a été officiellement installé. Trente et un membres, dont vingt-quatre présents physiquement et sept en visioconférence. La crème de la crème.

Elias Zerhouni, ancien directeur des National Institutes of Health américains, confirmé par le Sénat américain en 2002, à la tête de la plus grande agence de recherche biomédicale au monde. Yasmine Belkaid, directrice générale de l’Institut Pasteur à Paris, l’une des institutions scientifiques les plus prestigieuses de la planète. Belkacem Haba, l’homme aux plus de 1 600 brevets mondiaux, dont les technologies sont présentes dans presque chaque smartphone et appareil photo numérique.

Zerhouni lui-même a qualifié cette création d’« moment historique », saluant un « engagement politique au plus haut niveau » et « le début d’un nouveau chapitre ». Le Conseil est rattaché directement à la Présidence, doté d’une autonomie administrative et financière, et chargé de conseiller l’État sur les grands projets scientifiques, de transférer les savoirs et les technologies.

Autrement dit : l’État algérien a choisi, au plus haut sommet, de faire revenir les siens — non pas pour figurer sur une photo, mais pour siéger dans l’architecture décisionnelle du pays.


Mais lorsque l’on tourne le regard vers le sport, la même logique semble s’être volatilisée.

Au moment même où le Conseil scientifique se mettait en place, le football algérien traversait une crise de gouvernance ouvertement dénoncée. L’équipe d’El Qabila l’a dit sans détour, en juillet 2026 : les problèmes du football algérien sont « ancrés au plus haut niveau de la décision ». Elle critique la nomination de l’entraîneur national Petkovic, dénonçant « l’absence d’appel d’offres rigoureux et d’exigences claires », aboutissant à l’arrivée d’un technicien « qui ne parle pas la langue, ne connaît ni la culture ni la réalité sociale du pays ».

Plus profondément, l’équipe d’El Qabila pointe une fracture structurelle : « Les instances fédérales semblent totalement incapables de formuler une stratégie sportive cohérente et ambitieuse. Le lien entre les équipes jeunes et l’équipe nationale A est aujourd’hui totalement rompu. » Elle cite l’exemple des académies privées comme Paradou, qui « prouvent magnifiquement qu’il existe un trésor de talents », mais que le système fédéral « échoue systématiquement à intégrer ces perles dans un projet national unifié ».

Après l’élimination de l’Algérie en huitièmes de finale de la Coupe du monde 2026, la décision du président de la FAF, Walid Sadi, de prolonger Petkovic avant le tournoi a été décrite par plusieurs médias comme « un pari de poker, perdu ». Plus inquiétant encore : la composition de l’équipe nationale a fuité dans les médias quelques heures avant le match, et l’enquête pointait vers « une taupe » possible au sein du vestiaire ou de l’encadrement technique.

Le problème n’est pas que des erreurs soient commises — tout organisme sportif en commet. Le problème est : comment ceux qui les commettent ont-ils été nommés à ces postes ?


C’est ici que le contraste devient insoutenable.

La logique de composition du Conseil scientifique est fondée sur la compétence : qui a atteint, à l’échelle mondiale, le sommet de son domaine, est invité à revenir. Zerhouni a dirigé les NIH. Belkaid dirige l’Institut Pasteur. Haba a 1 600 brevets à son nom. Leur « ticket d’entrée », c’est une réussite professionnelle incontestable et une crédibilité internationale qui ne se décrète pas.

La logique de nomination à la tête des instances sportives, elle, semble obéir à des règles radicalement différentes. La question que pose l’équipe d’El Qabila, en filigrane, est brutale : où sont les « réussites professionnelles » de ceux qui dirigent le sport algérien ? Un palmarès d’athlète ? Une formation en management sportif ? Une expérience validée à la tête d’un club professionnel ou d’une organisation sportive internationale ?

À lire les parcours publics des dirigeants des fédérations et du Comité olympique, on cherche en vain l’équivalent du NIH de Zerhouni, de l’Institut Pasteur de Belkaid ou des 1 600 brevets de Haba. Abderrahmane Hammad, médaillé de bronze olympique et ancien ministre de la Jeunesse et des Sports, a été réélu en 2025 à la présidence du Comité olympique algérien par 139 voix contre 2. Mais cela illustre précisément l’autre versant du problème : quand le « candidat unique » devient la norme, que signifie encore l’élection ?


Pourquoi le même président trace-t-il deux courbes de recrutement opposées entre la science et le sport ?

Une première explication tient à la spécificité des domaines. Les critères d’évaluation scientifique sont universels et quantifiables : publications, brevets, direction d’institutions. Zerhouni est-il compétent ? Son passage à la tête des NIH suffit comme réponse. Dans le sport, les critères de « compétence » sont plus flous : ils impliquent des relations humaines, des équilibres politiques, des intérêts locaux. Dans un système où les fédérations sportives sont souvent imbriquées dans des réseaux de pouvoir locaux, la compétence professionnelle n’a peut-être jamais été le premier critère.

Une deuxième explication est plus acérée : le Conseil scientifique a été créé précisément parce que la science est « suffisamment loin ». Ces chercheurs qui travaillent à Boston, Paris ou Silicon Valley n’ont pas de conflit d’intérêts direct avec les structures de pouvoir nationales. Les faire revenir pour conseiller, proposer, orienter, a un coût politique quasi nul et un rendement symbolique maximal. En revanche, les postes de direction dans le sport touchent à des ressources réelles, à des marchés, à des fiefs locaux. Ils ne sont pas ouverts à des « étrangers », même algériens.

Un troisième facteur est impossible à ignorer : la visibilité du sport. Une défaite de l’équipe nationale, tout le pays le sait le soir même. Une recommandation du Conseil scientifique, cela prendra cinq ou dix ans pour être évaluée. Pour un décideur politique, la nomination à la tête d’une instance sportive est souvent dictée par une logique de « maintien à court terme » : trouver quelqu’un qui « tient » le système, plutôt que quelqu’un qui le comprend.


Mais le Conseil scientifique de Tebboune prouve précisément que ce président n’ignore pas la valeur du professionnalisme.

Zerhouni a insisté : le Conseil cherche « un cadre de coopération permanent et efficace, fondé sur des projets concrets et durables », et non « des réunions occasionnelles ». Il a appelé à « une plus grande mobilisation de l’expertise des chercheurs de la diaspora et des réseaux scientifiques internationaux pour soutenir les priorités de développement national ».

Si « mobiliser les meilleurs cerveaux au service du pays » est la bonne logique, pourquoi ne s’applique-t-elle pas au sport ?

L’Algérie sportive ne manque pas d’« élites de l’étranger ». Des joueurs évoluant dans les grands championnats européens. Des dirigeants algériens ou d’origine algérienne siégeant dans des instances sportives internationales. Des chercheurs en sciences du sport, en médecine sportive, en management du sport, qui publient et enseignent dans les meilleures universités.

La question n’est pas de savoir s’ils existent. La question est : existe-t-il un mécanisme, comme le Conseil scientifique, pour les ramener institutionnellement dans le cercle décisionnel ? Ou bien la porte des instances sportives est-elle, dès le départ, réservée à ceux de l’intérieur ?

La mise en garde de l’équipe d’El Qabila mérite d’être répétée : le football algérien « fonce droit dans le mur, et sans un grand nettoyage et une reconstruction totale d’un système malade, il continuera à gaspiller irréversiblement sa génération dorée ».

Les premiers membres du Conseil scientifique sont déjà assis dans les salons de la Présidence. Les « Zerhouni » du sport, eux, attendent encore devant la porte.