Le procès des anciens dirigeants de la Fédération algérienne de football (FAF) s’est ouvert devant le pôle pénal économique et financier du tribunal de Sidi M’hamed, à Alger. Au cœur des débats : la gestion financière de l’instance entre 2017 et 2023, et notamment les contrats conclus avec l’équipementier Adidas et une agence de voyages tunisienne, Concorde Voyages. Mais au-delà des prévenus et des réquisitions, une question taraude : pourquoi une agence dont les prestations ont été validées par les instances dirigeantes de l’époque se retrouve-t-elle aujourd’hui au banc des accusés, tandis qu’une autre structure, au service identique, continue de travailler avec la FAF ?
Le mécanisme dénoncé : un service rendu, facturé, approuvé… puis judiciarisé
Le fonctionnement décrit est simple. La FAF, pour l’organisation de ses matchs amicaux et de ses déplacements, travaille avec des agences agréées par la FIFA. Ces agences prennent en charge l’intégralité des prestations ( transport, hébergement, logistique ) puis facturent la Fédération, qui procède au paiement. Ce schéma, en soi, est parfaitement réglementaire. L’ancien président Kheireddine Zetchi l’a lui-même défendu à la barre : le recours aux agences agrées, sans appel d’offres, se justifiait selon lui par l’absence, en Algérie, d’une prestation équivalente.
Sur le plan comptable, les défenseurs des prévenus insistent sur un point : les bilans financiers des trois mandatures concernées ont obtenu le quitus de l’Assemblée générale de la FAF, seule instance habilitée à approuver les comptes, et un commissaire aux comptes assermenté est intervenu. Pour la défense, cette double validation suffit à démontrer la régularité des opérations contestées. La banque d’Algérie avait par ailleurs approuvé les transferts de fonds, ajoutant une couche de validation institutionnelle à des actes aujourd’hui présentés comme suspects.
Alors pourquoi Concorde Voyages se retrouve-t-elle dans un dossier judiciaire ? La réponse tient à la qualification retenue par l’accusation. Le parquet ne reproche pas à l’agence d’avoir facturé un service non rendu, mais d’avoir bénéficié, avec la FAF, d’un montage ayant procuré des « avantages injustifiés à des tiers » et favorisé la « dilapidation de deniers publics ». Autrement dit, c’est moins la réalité de la prestation qui est en cause que les conditions dans lesquelles le contrat a été attribué ( sans mise en concurrence ) et l’existence alléguée d’une proximité entre l’agence et les dirigeants de l’époque. Le patron tunisien de Concorde Voyages, Walid Mouihbi, fait l’objet d’un mandat d’arrêt international dont le parquet a demandé le maintien.
La question qui fâche : deux agences, deux traitements
C’est ici que le dossier devient réellement embarrassant. La FAF travaille, ou a travaillé, avec une autre agence, Evol Sport, société française basée à Paris, titulaire de la licence FIFA pour l’organisation de matchs internationaux et de camps d’entraînement. Depuis des années, Evol Sport a géré l’organisation des rencontres amicales des Verts, notamment pour les CAN 2019 et 2021, et a même avancé de l’argent à la FAF à plusieurs reprises. La relation entre les deux parties s’est toutefois dégradée, au point qu’Evol Sport a saisi le Tribunal arbitral du sport (TAS) pour réclamer environ 200 000 euros d’honoraires impayés.
La question est donc la suivante : comment la FAF peut-elle, dans le même mouvement, dénoncer en justice le service de Concorde Voyages et maintenir une relation ( fût-elle conflictuelle sur le plan financier ) avec Evol Sport, qui propose un service comparable, selon des modalités comparables ? Les défenseurs des prévenus n’ont pas manqué de le souligner : la FAF et le ministère des Sports, représentés par la même personne, Walid Sadi, se sont constitués parties civiles dans le dossier Zetchi, tout en continuant à recourir à des agences pour des prestations identiques. Pour la défense, cette configuration fragilise la cohérence de l’accusation : si le recours à une agence étrangère pour l’organisation des matchs est en soi constitutif d’une infraction, pourquoi l’actuelle direction de la FAF perpétue-t-elle ce modèle ?
Un problème de méthode, ou un problème ailleurs ?
Le procès, dont le verdict est attendu le 27 octobre, ne tranchera pas toutes les zones d’ombre. Mais il met en lumière une réalité dérangeante : les règles invoquées pour poursuivre une agence semblent ne pas s’appliquer de la même manière à toutes. Concorde Voyages est poursuivie, son dirigeant est sous mandat d’arrêt international, et l’agence est citée comme personne morale pour des faits qui, sur le papier, relèvent d’un choix de gestion validé par les organes compétents de la FAF. Evol Sport, elle, continue d’être sollicitée, quand bien même la FAF lui devrait de l’argent et que le litige se règle devant le TAS.
À moins que la véritable question ne soit pas celle de la régularité des contrats, mais celle de savoir qui les a signés, à quel moment, et dans quel contexte de rapports de force au sein du football algérien. C’est peut-être là, « ailleurs », que se trouve la clé d’un dossier qui, sous couvert de moralisation, pourrait bien régler d’autres comptes.