
Par: Zakaria Djebbour,
J’ai examiné les Statuts de la CAF et son architecture décisionnelle. Ci-dessous ce que j’en retiens :
Une analyse stratégique à l’issue de la CAN 2025
Le 18 janvier 2026, la finale de la Coupe d’Afrique des Nations entre le Maroc et le Sénégal a donné lieu à des scènes inhabituelles qui ont suscité de nombreuses réactions à travers le monde. Le président de la FIFA a qualifié certaines images de regrettables, tandis que plusieurs médias internationaux ont largement commenté l’événement.
Ces moments ont alimenté un débat plus large sur la gouvernance du football africain, un sujet qui mérite une réflexion approfondie et constructive.
I. CONTEXTE FINANCIER
Selon les données publiées par la CAF, la CAN 2025 devrait générer des revenus de 190 millions de dollars et un bénéfice net de 114 millions. Le prize money total est passé de 14,8 à 32 millions de dollars. Le vainqueur perçoit désormais 10 millions de dollars. L’accord de partenariat avec TotalEnergies représente un investissement annoncé de 1,125 milliard de dollars.
Le programme FIFA Forward a investi, selon les chiffres officiels, plus de 1,28 milliard de dollars dans le football africain depuis 2016, dont 1,08 milliard directement alloué aux 54 fédérations membres.
L’Afrique disposera de 9 places garanties, voire 10, à la Coupe du Monde 2026. Le Mondial 2030 sera partiellement organisé au Maroc.
Ces chiffres témoignent surtout de l’explosion de la valeur de la CAN comme objet marketing et géopolitique. La compétition est devenue un actif hautement exposé, attirant des investisseurs en quête de retours sur investissement colossaux. Cette santé financière ne reflète pas nécessairement la qualité de la gouvernance de l’institution, mais plutôt l’attractivité croissante du football africain sur les marchés mondiaux.
II. QUESTIONS DE GOUVERNANCE : MON ANALYSE
J’ai examiné les Statuts de la CAF et son architecture décisionnelle. Voici ce que j’en retiens :
L’ARCHITECTURE DES NOMINATIONS : LE COEUR DU SYSTÈME
L’examen des Statuts de la CAF (édition 2023, document public) constitue le fondement de mon analyse. Ce que j’y observe mérite d’être porté à la connaissance de tous ceux qui s’intéressent à la gouvernance du football africain.
LE POINT CENTRAL : LA NOMINATION DES PRÉSIDENTS DE COMMISSIONS
Voici le constat essentiel de mon analyse : selon l’Article 23.5 des Statuts, le Comité Exécutif nomme les présidents, vice-présidents et membres de l’ensemble des onze Commissions Permanentes de la CAF.
Ces Commissions ne sont pas des organes secondaires. Elles constituent le coeur opérationnel de l’institution :
• Commission des Finances : supervise la gestion financière
• Commission d’Organisation de la CAN : organise la compétition phare du continent
• Commission d’Organisation du CHAN : gère le Championnat d’Afrique des Nations
• Commission des Compétitions Interclubs et Licences des Clubs : régule les compétitions de clubs
• Commission d’Organisation des Compétitions de Jeunes (U23/U20/U17) : développe le football des jeunes
• Commission du Football Féminin : développe le football féminin
• Commission de Développement du Futsal et du Beach Soccer : diversifie les pratiques
• Commission des Arbitres : désigne les arbitres pour toutes les compétitions
• Commission Technique et de Développement : définit les orientations techniques
• Commission des Affaires Juridiques et des Associations Nationales : conseille sur les questions juridiques
• Commission Médicale : supervise les questions de santé et d’antidopage
Dans une architecture de gouvernance classique, les organes qui conseillent, contrôlent ou évaluent l’exécutif devraient idéalement disposer d’une légitimité distincte de celui-ci. Or, ici, c’est l’exécutif lui-même qui nomme ceux qui sont appelés à le conseiller.
LES PRÉROGATIVES COMPLÉMENTAIRES DU COMITÉ EXÉCUTIF
Mon analyse des Statuts révèle d’autres prérogatives significatives :
• Le Comité Exécutif nomme pour un mandat de 4 ans les membres des organes judiciaires et de conformité (Article 23.15)
• Il peut révoquer les membres des Commissions Permanentes (Article 23.6)
• Il approuve le programme de travail de toutes les Commissions (Article 23.![]()
Seuls les présidents et vice-présidents des organes judiciaires (Commission Disciplinaire, Commission d’Appel) et des organes de conformité (Comité d’Audit et de Conformité, Comité de Gouvernance) sont élus par l’Assemblée Générale, mais sur proposition du Comité Exécutif (Article 23.14).
LES PRÉROGATIVES PRÉSIDENTIELLES
Le Président dispose également de leviers importants :
• Cooptation de 1 à 2 membres au Comité Exécutif (Article 24.4)
• Proposition de nomination et de révocation du Secrétaire Général et des Secrétaires Généraux Adjoints (Article 24.5)
• Contrôle du Secrétariat et de l’administration de la CAF (Article 24.6)
MA CONCLUSION SUR L’ARCHITECTURE :
Cette concentration du pouvoir de nomination au niveau de l’exécutif crée une situation où l’indépendance des Commissions repose essentiellement sur la bonne volonté de ceux qui les nomment, plutôt que sur des garanties structurelles.
OBSERVATIONS SUR LES PRATIQUES ARBITRALES :
La Commission des Arbitres illustre parfaitement l’enjeu. Selon l’Article 8 des Règlements d’Application, elle est responsable de désigner les arbitres pour toutes les compétitions organisées par la CAF.
Cette Commission, dont le président est nommé par le Comité Exécutif, prend des décisions qui peuvent influencer le résultat de matchs à forts enjeux. À titre comparatif, l’UEFA a développé des pratiques de publication des critères de désignation et de transparence sur les nominations arbitrales.
Une réflexion sur les meilleures pratiques en matière de transparence arbitrale et d’indépendance de cette Commission pourrait être bénéfique pour l’ensemble des acteurs du football africain.
QUESTIONS SUR LE CUMUL DE FONCTIONS :
Certains dirigeants du football africain exercent simultanément des responsabilités dans plusieurs sphères : fédérations nationales, instances continentales, fonctions gouvernementales, et comités d’organisation d’événements internationaux.
Cette situation, qui n’est pas propre au football africain, soulève des interrogations légitimes sur les meilleures pratiques en matière de prévention des conflits d’intérêts potentiels. L’UEFA a intégré dans son cadre de gouvernance de 2017-2018 des principes relatifs à ces questions.
OBSERVATIONS SUR LES STRUCTURES DE FINANCEMENT
Les subventions CAF et FIFA constituent une part importante du budget de nombreuses fédérations africaines. La CAN représente, selon les données publiées, environ 80% des revenus de la CAF.
Cette structure de financement, commune à de nombreuses organisations sportives internationales, peut créer des dynamiques qui méritent d’être prises en compte dans toute réflexion sur l’indépendance des fédérations membres lors des votes en Assemblée Générale.
III. MES RECOMMANDATIONS :
Fort de cette analyse, je propose plusieurs axes de réflexion pour les parties prenantes du football africain.
RECOMMANDATIONS À COURT TERME
• Renforcement de la communication sur les critères de désignation des arbitres
• Allongement des délais d’annonce des désignations arbitrales
• Évaluation indépendante des grandes compétitions par des cabinets reconnus
• Clarification des lignes directrices sur le cumul de fonctions
RECOMMANDATIONS À MOYEN TERME
• Évolution vers l’élection par l’Assemblée Générale des présidents de l’ensemble des Commissions Permanentes, ce qui constituerait un changement majeur dans l’équilibre des pouvoirs
• Création de critères d’indépendance pour les membres des Commissions stratégiques
• Dialogue institutionnalisé avec les parties prenantes sur l’évolution des structures de gouvernance
RECOMMANDATIONS À LONG TERME
• Organisation d’États généraux du football africain incluant fédérations, représentants des joueurs, entraîneurs, arbitres et supporters
• Révision des Statuts pour inscrire le principe d’indépendance des Commissions vis-à-vis de l’exécutif
• Alignement progressif sur les meilleures pratiques internationales en matière de gouvernance sportive
IV. CONCLUSION
Mon analyse ne vise pas à remettre en cause les personnes, mais à examiner les structures. Une institution peut afficher des résultats financiers positifs et néanmoins souffrir de faiblesses architecturales qui, à terme, peuvent fragiliser sa légitimité.
La question centrale que je pose est simple : les Commissions de la CAF peuvent-elles être pleinement indépendantes lorsque leurs présidents sont nommés par l’exécutif qu’elles sont censées conseiller ou contrôler ?
Renforcer l’indépendance des organes de gouvernance ne serait pas un aveu de faiblesse, mais une preuve de maturité institutionnelle.
UNE RÉFLEXION SUR LA SÉPARATION DES POUVOIRS EST UN SIGNE DE MATURITÉ INSTITUTIONNELLE.
LE FOOTBALL AFRICAIN A LES MOYENS DE SES AMBITIONS.
L’AFRIQUE MÉRITE DES INSTITUTIONS À LA HAUTEUR DE SA PASSION.
Qu’en pensez-vous ? Comment voyez-vous l’évolution de la gouvernance du football africain ?
Zakaria DJEBBOUR
PS :
Cette analyse est basée sur l’examen des Statuts publics de la CAF (édition 2023) et sur les principes reconnus de bonne gouvernance. Elle ne constitue pas une mise en cause de personnes mais une réflexion sur les structures institutionnelles.