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« Est-ce que tu la sens ? » : Berraf, cadre du CIO, accusé d’agression sexuelle

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Par:  Jeff Martin le correspondant

Enquête Exclusive. Une consultante française raconte comment un déjeuner professionnel s’est transformé en tentative d’agression sexuelle. Messages, mails, documents : Le Correspondant a pu consulter des éléments qui contredisent la version du dirigeant olympique

Dans le petit monde des comités olympiques africains, Mustapha Berraf est un nom qui impose le respect. Homme influent en Algérie et membre éminent du Comité International Olympique (CIO), président de l’Association of National Olympic Committees of Africa (ANOCA), il règne depuis des années sur une organisation représentant plus de cinquante comités nationaux, avec un style de gouvernance que certains qualifient déjà de « tout-puissant ». Réélu en 2025 sans opposant et protégé du président du CIO Thomas Bach, Berraf incarne le pouvoir au sommet du sport africain.

C’est pourtant une autre facette que décrit aujourd’hui une consultante française en communication sportive, que nous appellerons Elisa pour préserver son anonymat. Entre octobre 2022 et décembre 2023, elle a collaboré avec Berraf sur des projets liés aux Jeux olympiques de Paris 2024, avant que cette relation professionnelle ne bascule en harcèlement sexuel.

Le Correspondant a pu consulter ses témoignages enregistrés, ainsi que des échanges de textos, courriels, devis et billets d’avion qui attestent de la réalité de cette collaboration et contredisent les dénégations officielles de Berraf.

Rencontre professionnelle et premiers échanges

Tout commence à Paris, à l’automne 2022. Elisa est recommandée à Berraf par un membre influent de son réseau pour travailler sur la communication et l’organisation d’événements liés à Paris 2024. Les premiers mois se déroulent sans incident : réunions, déjeuners professionnels, échanges de mails. Elisa insiste : la relation est strictement professionnelle.

« Nous parlions d’événements, de partenaires, de dossiers liés aux Jeux », explique-t-elle. « Pour moi, c’était une relation de travail normale. »

La confiance s’installe progressivement. Berraf paraît charmant, exigeant, mais professionnel. Elisa organise des réunions, prépare des présentations, coordonne des équipes. Jusqu’à l’été 2023.

Premier incident : le capot de voiture et les relances

Ce jour-là, un déjeuner se tient avec la Fédération internationale de canoë-kayak, sur Place de Clichy et avec Mohamed Gnabaly, maire de l’Île-Saint-Denis. L’objectif affiché : discuter de l’implantation d’une base nautique canoë-kayak sur l’Île-Saint-Denis, un projet ambitieux qui n’a finalement jamais vu le jour, notamment en raison d’un manque de confiance entre les parties.

Mais la soirée professionnelle tourne mal dès la sortie.

Elisa raconte : « Il m’a tirée par la ceinture et a essayé de m’embrasser. Je me suis dégagée et je suis partie vers ma voiture. »

À quelques mètres, il la plaque contre le capot, se colle à elle de tout son poids. L’homme mesure près d’1,90 m et pèse environ 90 kg. Elle entend alors : « Est-ce que tu la sens ? Est-ce que tu la sens ? »

Mustapha Berraf, Président de l'ACNOA : " Tu la sens, tu la sens". A écouter ici
Mustapha Berraf, Président de l’ACNOA :  » Tu la sens, tu la sens ». A écouter ici

Quelques secondes suffisent à la glacer. Elle rentre chez elle, prend une douche et tente de digérer l’inacceptable. Mais la collaboration se poursuit, et Berraf continue ses sous-entendus. Elisa décide alors d’envoyer un message pour poser clairement ses limites, tout en restant professionnelle et diplomatique.

Le Correspondant a pu consulter ce message. En substance, elle écrit :

« Ton comportement me gêne et me met mal à l’aise. S’il te plaît, peux-tu revoir cela (…) Je suis bien seule et je ne veux pas d’homme dans ma vie… Donc, soit tu trouves un terrain d’entente toi et moi, soit je vais prendre du recul avec mes actions sur l’ANOCA (…) Si tu m’apprends autant que tu le dis, tu me comprendras. »

Mais la tentative de recadrage ne calme pas les ardeurs de Berraf. Dans les jours qui suivent, il lui envoie plusieurs messages que Le Correspondant a pu consulter. Certains sont clairement sexuels et intrusifs, allant bien au-delà du cadre professionnel :

« Est-ce que tu m’aimes ? » « Mais dis oui bon sang – mais faut que je bosse. » « Après tu vas bosser. » « Dis-le, personne ne t’entendra. »

À cela s’ajoutent les classiques « ma chérie » ou « tu me tournes la tête », répétés dans plusieurs échanges. Elisa choisit de ne pas répondre. Elle garde son professionnalisme, consciente que tout incident supplémentaire pourrait compromettre son travail et les projets en cours. Mais dans son témoignage, elle souligne que ces messages constituent une tentative d’intimidation et de pression sexuelle.

Quelques mois plus tard : le faux sentiment de sécurité

Quelques mois plus tard, les choses semblent s’apaiser. Elisa reprend confiance, reprend son travail, et commence presque à oublier ce qu’il s’est passé. Elle croit que l’épisode est derrière elle. Jusqu’en décembre 2023, lors d’un événement préparé à l’hôtel Le Méridien Étoile, en présence de partenaires et de ministres africains.

Elle accompagne Berraf pour repérer les lieux. L’homme a des difficultés à marcher, et ils se retrouvent seuls dans l’ascenseur.

« Tu sais qu’on peut tout faire dans un ascenseur », lui glisse-t-il.

En un instant, il la plaque contre la paroi, relève sa robe, tente de l’embrasser. Elle tient ses dossiers et son ordinateur à bout de bras et réagit avec sang-froid :

« Soit tu recules d’un mètre, soit tu prends mon ordinateur dans la gueule. »

Berraf recule. L’événement se déroule ensuite comme prévu, avec 150 à 250 personnes et une invitée d’honneur : Amélie Oudéa-Castéra, ancien ministre française des Sports. Elisa fait bonne figure, coordonne le personnel, accueille les participants. La tension monte et éclate dans le hall :

« Va te faire foutre ! »

Entre autres témoins des faits : le ministre égyptien de la Jeunesse et des Sports, Ashraf Sobhy, et Mouncif Zemouchi, secrétaire général et homme de main de Berraf, qui intervient pour « éteindre l’histoire » et calmer la situation. Sans surprise, il ne semble pas choqué. À Elisa, il glisse à voix basse :

« Tu connais Mustapha… »

Sous-entendu : ce n’est pas la première fois que cela arrive. Elisa refuse toute discussion et quitte l’hôtel dès le lendemain matin pour se réfugier chez des amis.

Mais plus tard, elle s’effondre. Dans son témoignage, elle décrit le sentiment de souillure et d’humiliation :

« Je me suis sentie salie. Comme si quelque chose avait été marqué au fer rouge dans ma mémoire. Deux fois, je ne m’y attendais pas. Après le premier incident, j’ai pris une douche pour me nettoyer, pour effacer, pour respirer. Après le second, c’était ancré. Ça reste là. Je ne peux pas faire semblant que c’est derrière moi. C’est gravé. »

Elisa raconte la suite et exprime sa colère, sans s'apitoyer. A écouter en cliquant sur ce lien
Elisa raconte la suite et exprime sa colère, sans s’apitoyer. A écouter en cliquant sur ce lien

Elle insiste sur le double traumatisme, personnel et professionnel :

« J’étais choquée, humiliée, et en même temps j’avais un rôle à tenir, des invités à accueillir, des responsabilités. C’était déstabilisant au point de m’empêcher de continuer normalement à travailler sur place. »

Rupture, facture et déni officiel

Berraf ne s’arrête pas là. Il continue à appeler Elisa, à la relancer par tous les moyens. Elle finit par le bloquer partout, mails et téléphone compris. Quelques jours plus tard, elle reçoit un premier courrier de son employeur mettant fin à leur collaboration. Quand elle se décide à réclamer le paiement de ses prestations — 56 000 euros pour huit mois de travail —, le ton change brutalement.

« Il a affirmé ne jamais m’avoir connue, que j’étais une parfaite inconnue », raconte Elisa. « Pour moi, ça voulait dire : “Vous n’avez pas accepté mes avances, donc les huit mois de travail que vous avez faits, vous ne toucherez pas un centime. Pas un centime.” »

« Il a affirmé ne jamais m’avoir connue, que j’étais une parfaite inconnue », raconte Elisa. « Pour moi, ça voulait dire : “Vous n’avez pas accepté mes avances..." Cliquez sur le lien

« Il a affirmé ne jamais m’avoir connue, que j’étais une parfaite inconnue », raconte Elisa. « Pour moi, ça voulait dire : “Vous n’avez pas accepté mes avances… » Cliquez sur le lien

Le Correspondant a pu consulter ce courrier officiel qui lui a été adressé. Dans ce document, Berraf nie toute relation professionnelle et prétend que les échanges, collaborations et projets réalisés n’ont jamais existé.

Elisa s’effondre intérieurement et décrit le sentiment de salissure et d’humiliation :

« En plus d’avoir été humiliée et salie, j’ai perdu huit mois de mon temps. J’aurais pu travailler sur d’autres dossiers qui m’auraient certainement rapporté plus d’argent. »

Elle ajoute sa colère et son analyse :

« Ce genre de personne, je pense que c’est un problème psychiatrique. Ils ont besoin de se faire soigner. Et laisser ce genre de personne dans la nature… Aujourd’hui, il m’a levé la jupe. Mais demain, à force d’être frustré parce que les femmes lui disent non, est-ce qu’il ne va pas arriver à un viol ? »

Pour l’instant, Elisa n’a pas porté plainte. Elle explique que déposer plainte ne changera rien à ce qu’elle a vécu, que ça ne va pas faire « reset », et qu’elle préfère se protéger et préserver son énergie plutôt que s’engager dans une procédure longue et coûteuse.

Le mode opératoire Berraf

Elisa n’est pas un cas isolé. Dès mars 2025, les journalistes Romain Molina et Jens Weinreich documentaient déjà des comportements similaires au sein de l’ANOCA et du CIO.

Dans leurs enquêtes publiées sur The Inquisitor et relayées sur les réseaux sociaux, Berraf était cité nommément pour ses « serial sexual harassments » : remarques incessantes, surnoms familiers comme « mon petit cœur », appels nocturnes, attouchements, et même une employée traitée « comme une esclave ».

Une plainte avait été adressée à Thomas Bach dès avril 2022, mais aucune sanction n’a jamais été annoncée.

Le mode opératoire se confirme : les documents que nous avons consultés montrent exactement la même mécanique. Pression, déni, relance comme si rien ne s’était passé.

Contacté par Le Correspondant, Berraf a déclaré :

« Vous vous mêlez dans une histoire qui vous dépasse. Cette femme nous fait chanter… nous avons déjà déposé plainte au Nigeria, c’est tout ce que j’ai à dire. »

Lorsqu’il est précisé que l’enquête porte sur des accusations d’agression sexuelle, la conversation s’interrompt.

Seul un juge pourra trancher. Le Correspondant s’est engagé à transmettre le dossier à l’association Colosse aux pieds d’argile et se tient prêt à mettre à la disposition du tribunal tous les éléments en notre possession. Ce qui pourrait faire la différence, cette fois, c’est que l’affaire s’est déroulée en France, sur un terrain juridique concret, avec preuves matérielles et témoins directs.

Pour la première fois, des preuves matérielles existent sur le sol français. Cela pourrait permettre à la justice de se saisir du dossier, contrairement aux alertes restées sans suite à l’international. La balle est désormais dans le camp de la justice française.