
Par: Jeff Martin le correspondant
On lui a prêté des propos pour sauver Khelif. Le Dr Pelissier dément : il ne la connaît pas, ne la suit pas et n’a jamais vu son dossier. Derrière le tumulte, il y a surtout une opération com.
Un an et demi après l’or décroché aux Jeux olympiques d’été de 2024, Imane Khelif continue de faire vibrer les cordes. Plus celles du ring — trop simple — mais celles, nettement plus inflammables, du grand piano mondial : sexe, genre, règlements, indignations et experts autoproclamés.
Dernier round : un papier de Tout sur l’Algérie, titre façon couperet constitutionnel — « Ni homme, ni transgenre : un chirurgien parisien défend Imane Khelif ». En coin droit, le Dr Philippe Pelissier. Blouse blanche, ton posé, vocabulaire chromosomique. Il assure que la championne est une « sportive féminine qui vit comme une femme », qu’elle n’est « pas transgenre » et qu’elle n’a « jamais essayé de se doper ». Vidéo pédagogique à l’appui. La science, la vraie. Celle qui parle latin et rassure les familles.
Aussitôt, la fanfare médiatique entre en piste. Algérie 360 relaie. La Gazette des Fennecs amplifie. Comme un seul homme — ou une seule femme, prudence syntaxique oblige. Le récit est prêt-à-porter : des blouses françaises, neutres comme la Suisse et savantes comme Louis Pasteur, terrassent la rumeur à coups de chromosomes bien coiffés.
Puis on gratte. Et sous le vernis scientifique, on découvre un chirurgien… plasticien. Le Dr Pelissier exerce au Cabinet du Dôme Montparnasse, bistouri affûté pour liftings, reconstructions et augmentations mammaires. Compétent, sans doute. Mais pas exactement le rayon « gène SRY et variations du développement sexuel ».
Question simple : connaît-il la boxeuse ? Est-il son médecin ? A-t-il compulsé son dossier ? Joint entre deux valises — saison estivale oblige — le praticien calme le jeu : il ne la connaît pas, ne la suit pas, n’a jamais vu la moindre analyse. Il parlait en généraliste du débat public, pas en gardien d’archives médicales. Rideau sur le roman-feuilleton en blouse blanche.
Petit rappel utile — et gratuit : un médecin ne peut pas divulguer les données médicales de son patient. Le secret médical n’est pas un gadget, c’est une digue. Si digue il y avait, encore faudrait-il qu’il y ait patient. Ce qui, en l’espèce, n’est pas le cas.
Interrogé sur les documents ayant circulé en 2024 — chromosomes XY évoqués, gène SRY mentionné, anatomie interne discutée — le chirurgien reste dans son couloir : prudence, généralités, pédagogie. Si le gène SRY est fonctionnel, explique-t-il, tout dépend ensuite des hormones, des récepteurs, des cascades biologiques. Bref, la biologie n’est pas un interrupteur Ikea. Le noir et blanc, c’est pour les maillots. Le reste est gris.
Ce que révèle surtout l’affaire, c’est la vitesse de transformation du plomb médiatique en or scientifique. Une vidéo postée devient expertise certifiée. Un commentaire nuancé devient verdict gravé dans le marbre. Et un chirurgien esthétique se retrouve, sans l’avoir demandé, arbitre suprême du genre.
Derrière le rideau, pourtant, l’ambiance ressemble moins à une conférence académique qu’à une citadelle en état d’alerte. Communiqués en rafale, soutiens en escadrille, conférences solennelles : l’équipe Khelif donne le sentiment d’une forteresse assiégée. Réflexe obsidional, version sportive du syndrome de Massada : on tient la muraille, même si le vent souffle fort.
Car le calendrier avance sans états d’âme. À l’approche des prochaines échéances olympiques, la pression réglementaire monte d’un cran. Aux États-Unis, plusieurs États ont durci leur législation sur la participation des athlètes présentant des variations du développement sexuel. Et du côté des fédérations, le ton se fait plus clinique : World Boxingimpose des tests d’éligibilité renforcés. Le gant de velours cache un protocole en latex.
Et puis il y a cette phrase, lâchée par Khelif elle-même : la reconnaissance de la présence du gène SRY. Pour un biologiste, c’est un paramètre parmi d’autres. Pour l’opinion publique, c’est un aveu qui claque. À tort ou à raison, les portes administratives grincent plus vite qu’un vestiaire après l’entraînement.
Dernier signe d’un climat qui se tend : Mustapha Berraf, président de l’ACNOA, a réuni la presse algérienne. Ton grave, mine serrée, émotion palpable. Objectif officieux : préparer les esprits à une possible fin de parcours. Une larme au passage — les Jeux se jouent parfois aussi à l’humidité des paupières.
Dans cette affaire, chacun campe sur sa ligne : les uns brandissent la biologie, les autres le droit, d’autres encore l’identité. Au milieu, une athlète dont le corps est devenu terrain diplomatique.