La grande, et très grande question d’aujourd’hui, n’est pas « pourquoi ? » les explications officielles, aussi laconiques soient-elles, finissent toujours par être servies. La question lancinante, corrosive, celle qui ronge la crédibilité des institutions et l’espoir d’un peuple, est « COMMENT ? ».
Comment continuer à croire, ne serait-ce qu’un peu, en l’édifice judiciaire quand on sait que des noms comme Zetchi, Debbichi, Saâd, ou Nekkache croupissent en prison depuis plus de quinze mois, sans jugement ? Quinze mois. Un temps qui dépasse la simple instruction pour s’approcher d’une punition préventive, d’un déni du principe élémentaire de la présomption d’innocence. Le « comment » ici est un vertige : comment un État de droit peut-il tolérer que la privation de liberté devienne la norme avant même que la faute ne soit établie ?
Comment promettre un avenir à une jeunesse avide de modèles de réussite, quand on assiste, impuissant, à la déconstruction méthodique d’un homme d’affaires qui avait justement incarné cette réussite ? Un homme dont les entreprises participaient à renflouer les caisses de l’État, faisant vivre, directement et indirectement, des milliers de familles. Le voilà désormais derrière les barreaux, non pas pour des crimes avérés, mais parce que «certains ont estimé qu’il représentait un danger pour la société». Ce « comment » est une épine dans la chair du rêve entrepreneurial : à quoi bon bâtir, innover, créer de la richesse collective, si le succès même devient un motif de suspicion et de chute ?
Comment, surtout, l’expliquer à nos enfants ? Comment leur inculquer les valeurs du travail, du mérite et de l’intégrité, quand le spectacle public offre ce contraste insupportable : d’un côté, le compétent, le bâtisseur, l’homme aux résultats tangibles, jeté en prison ; de l’autre, ceux dépourvus de tout bagage intellectuel ou de réalisations probantes, trônant au sommet de la pyramide ? Cette pédagogie de l’absurde sape les fondements mêmes de toute éducation civique et morale.
Le secteur du sport, miroir grossissant des contradictions nationales, cristallise ces
« comment » jusqu’à l’indécence. Comment se convaincre que ce qui s’y passe est juste ? Comment digérer que l’homme qui a ramené la deuxième étoile au maillot algérien, qui a redonné en un temps record la joie et la fierté à tout un peuple, soit traité comme un vulgaire délinquant ? Le contraste est trop brutal pour être fortuit. Comment accepter le récit selon lequel celui qui a réussi, là où l’État lui-même avait échoué pendant des décennies à gérer le football national, serait coupable d’avoir… détourné des « survêtements » ? La disproportion entre l’exploit historique et la nature des accusations laisse pantois. Elle transforme un triomphe national en un dossier judiciaire sordide, et le héros d’hier en un prévenu d’aujourd’hui.
Alors, COMMENT ? Les « comment » se multiplient, s’entrechoquent, et forment une cacophonie qui étouffe la confiance. Aucun communiqué, aucune déclaration officielle ne pourra y répondre de manière convaincante. Car ces « comment » ne pointent pas vers des défaillances logistiques ou procédurales, mais vers une logique plus sombre : celle où la justice semble instrumentalisée pour régler des comptes, écarter des gêneurs, et envoyer un message glaçant à quiconque ose trop briller, trop réussir, ou trop incarner une légitimité populaire qui échappe aux circuits traditionnels dde certains clans.
Il n’y aura pas de réponse satisfaisante à ces « comment », sauf un. Un sursaut. Un véritable et courageux sursaut des institutions pour séparer, une fois pour toutes, le politique du judiciaire. Pour garantir des procès équitables et rapides. Pour célébrer la compétence au lieu de la craindre. Un sursaut pour tenter, peut-être, de réparer l’irréparable : la confiabilité brisée d’un peuple envers ses propres règles du jeu. Sans cela, les « comment » continueront de résonner, creusant un peu plus chaque jour le fossé entre l’Algérie réelle et l’Algérie des possibles.