
Par Djaffer Ait Aoudia
Vendredi soir, 22h00.
L’heure où les communiqués prennent un léger goût de tisane trop infusée, où les phrases oscillent entre solennité appliquée et somnolence assumée.
Sous les néons d’un grand hôtel d’Alger, Mustapha Berraf ouvre le bal.
Officiellement : un tour d’horizon du sujet brûlant — la visite d’Infantino au pays.
Officieusement : un safari verbal, version autoroute sans péage. On roule, on déroule : la FIFA, l’Afrique, la gouvernance, les stades, les JO, la jeunesse, l’avenir radieux. Aires de repos éclair, salutations au passage, clignotant à gauche, embardée à droite.
Et puis, freinage net : le cas Imane Khelif.
Message officiel : il est là pour la soutenir. Toujours. Indéfectiblement. En sa qualité de président de l’Acnoa. Algérien. Patriote.
Message officieux : attachez vos ceintures.
Le président parle. Cherche ses mots. Les rattrape. En laisse quelques-uns sur le bas-côté. Rupture un peu épicée du jeûne ou vieux différend avec Broca ? Les syllabes trébuchent, puis soudain, éclaircie.
Il se lance alors dans ce qui ressemble à un séminaire accéléré d’endocrinologie — mention spéciale en « gouroulogie comparée ». Et la phrase tombe, feutrée comme un sparadrap qu’on décolle doucement :
« Elle n’a que quelques problèmes physiologiques qui vont se résorber. »
Se résorber.
Comme une ampoule au talon.
Comme une polémique mal aérée.
Freud aurait esquissé un sourire : parfois, l’aveu bavarde plus que le démenti.
À présent que tout le monde parle, on concède un soupçon. Pas davantage. Rien sur les tests chromosomiques (XY), rien sur l’ambiguïté sexuelle. Juste un « petit souci physiologique ». Un pansement, une pulvérisation de désinfectant, et voilà : peau neuve, débat évaporé, chromosomes repassés vapeur.
Il a de la constance, le président. Il y a quelques mois, au détour d’un appel téléphonique, il livrait déjà la recette — plus relevée :
« Elle est XY et elle est en train de se soigner pour devenir XX. »
On découvre qu’Alger a son praticien imaginaire. Le Diafoirus des chromosomes.
À ce stade, ce n’est plus de la médecine : c’est de la chorba endocrinologique — pois chiche ou fric, peu importe, pourvu qu’on appelle cela « physiologie ».
La suite n’est pas moins savoureuse.
Changement de costume : on quitte la djellaba blanche, on enfile le pourpoint. Les flèches partent vers ceux qui ont osé écorner l’image de la championne. Et le dîner prend des airs de buffet de la potence. Pas de noms, pas de prénoms. Seulement des nationalités, répétées deux ou trois fois, avec vibrato patriotique et larme calibrée.
Algériens.
Moment de flottement.
Les « accusés » ? Donald Trump, Giorgia Meloni, Elon Musk, J. K. Rowling… Serait-on face à une diaspora secrète née quelque part entre Tiaret et Dallas ? Gravité suspendue. On en viendrait presque à réclamer des tests ADN de dernière génération. Une enquête génétique planétaire, version L’Arabe du futur — ou du passé, selon l’humeur du jour.
Mais le grand méchant, pour Berraf, reste ce loup du journalisme qui a décortiqué l’affaire Khelif et continue de remuer la chorba physiologique : Le Correspondant. Son directeur, ses fréquentations d’El Qabila, bref ces « Arabes du passé » soupçonnés d’« intérêts personnels » à salir l’Algérie, à froisser le conte olympique comme on tache une nappe immaculée.
Lesquels, d’intérêts ? Mystère.
Berraf n’en dira pas plus — faute d’en dire moins.
En revanche, il promet la justice. Algérienne et internationale. Faire éclater la vérité. Convoquer juges et avocats. Comme annoncé — en paroles — en août 2024, en septembre, en novembre, puis en 2025, 2026… Contre Le Correspondant, contre Donald Trump, contre l’IBA, contre la World Boxing, contre la terre entière.
Bilan : zéro procès.
Au fond, en cette nuit ramadanesque, le miracle n’était pas physiologique.
Il était politique.
Revanchard.
Théâtral.
Ponce Pilate aurait salué la mise en s